Quand une étoile s’éteint…

Quand un ami, un copain ou une vieille connaissance perdue de vue meurt, c’est irrémédiable, cette perte me projette en arrière dans ce passé qui est parfois passé inaperçu. Outre la tristesse, la surprise peinée qui est ma première réaction, ma mémoire va puiser dans mon oubli. Elle y ressort fugacement des scènes, des images d’un autre temps, et comme un cadavre exquis, la disparition fait renaitre des fantômes aimé(e)s, un temps. Le projecteur cercle une époque défunte parfois futile quand elle a été vécue, mais qui prend une toute autre dimension les jours funestes où une étoile anonyme pour d’autres s’éteint. C’est souvent des rires qui émergent, le rire du disparu, de la disparu(e) d’abord… et je tire le fil et revois et revis si je laisse tomber le O, des moments enfouis, enfuis, mais pas enterrés. Cette mort, ce décès comme on le dit pudiquement a une force de vie incroyable, la vie retrouve le O et la voie s’éclaire. Quand le x apparaît, les voix se font distinctes. Au rires se mêlent des mots, puis des lieux et des moments. Le souvenir doit sûrement naître là. Oui, la mort donne naissance.

Cette semaine de début d’année 2014 plusieurs naissances m’ont affectées: Pete Seeger, François Cavanna, Philip Seymour Hoffman et Christophe M.

L’âge ne veut rien dire car si François et Pete avait plus de 90 ans, Philip n’en avait que 46 et Christophe 58. Les raisons de leur départ sont toutes aussi différentes: Vieillesse, Overdose, longue maladie comme disent les faux pudiques. Mais ces 4 étoiles avaient leurs mots, leurs chants, leurs films dans les raisons de mon chemin.

Pete d’abord… Il a été les bases de mon désir de musique, en faire, en chanter, enchanté… Il m’a ouvert au folk song que je chantais sur les pelouses du lycée avec ma Framus acoustique, en me prenant pour Leonard Cohen. Il m’a conduit à Woody Guthrie, à Bob Dylan et à Bruce Springsteen. Je l’ai vu dans les années 70 à l’Olympia, armé de son seul banjo cinq cordes, premier chanteur interactif avec la salle et  qui avait à coeur qu’on comprenne vraiment son engagement quand il nous racontait l’histoire d’Abi Yoyo ou qu’il nous emmenait à Guantanamera ( pas guantanamo, la guerre du Vietnam faisait rage…) ou dans les savanes africaines où le lion était mort ce soir Winmoweh. Pete c’était la lumière à côté de Françoise mon premier amour. Il y avait Felix Leclerc et Pete Seeger avec nous. Pete a toujours été là, moi l’anonyme ordinaire et quand je ressors ma guitare, seul chez moi, je gratte toujours une American Favorites Ballads, en pensant à mes amours envolés et à lui…:  Irene Goodnight, Which side are you on, So long it’s been good to know you…

François. Ah mes chères années 70, mes années Liberté, mes années souffrance, mes années engagement, mes années Hara Kiri, Charlie Hebdo. Douces années libertaires envolées où les mots et les idées n’avaient pas de limites. On pouvait rire de tout et oser sans que les pudibonderies des censeurs nous freinent. J’ai lu les ritals et j’ai commencé à écrire Mes jardins à l’Algérienne qui s’appelaient alors les jardins du manoir. J’ai pleuré sur des passages des Russkofs et j’ai reconnu mes amours dans Bête et Méchant. Je ne lui en jamais voulu à François, d’avoir essayé de faire taire Bukowski chez Pivot. Il l’a d’ailleurs reconnu lui même : » j’ai été con… » Et je revois mon père assis face à la table de la salle à manger lisant Cavanna, aussi. Ecriture vive, spontanée, sans fioritures, écrire comme on parle mais d’une écriture ciselée car il savait parler, et gueuler Cavanna. Il faisait passer ce message de liberté: on avait le droit d’être en colère et de le faire savoir. Et en pleine post adolescence, je ne me privais pas d’être en colère.

Christophe M. L’époque du centre aéré, l’époque de mes premières années d’instite aussi. J’avais connu son frère Marc avant lui au Collège d’Enseignement Général, le C.E.G, mais c’est avec lui que j’ai partagé quelques moments. J’ai cette image de lui tendant un verre de rouge à l’objectif d ‘un apareil photo, en riant lors d’une soirée au centre aéré, et cette autre image: les yeux pleins de larmes de joie quand il a accueilli sa petite fille qu’il avait adoptée. Il n’avait pas les mots Christophe tant il était ému. J’entends son rire aussi dans la cour de l’école Calmette à St Denis, quand Hervé B. racontait des conneries. On se croisait parfois rue de La Rèp’, à St Denis, et je retrouvais un Christophe militant pour que le logement soit digne pour les défavorisés et pour que la planète se préserve. Un Christophe grave car combatif. Je ne peux  le dissocier de noms et de moments personnels vécus pendant mon passage dans les écoles de Saint Denis… Hervé B. Martine et Philippe M. Muriel B. Madame C. la directrice de l’école.  Le temps a passé et les chemins ont continué. Comme beaucoup je ne l’avais pas oublié mais… Comme pour tout le monde la distance entre le passé et le présent devient un tel fossé qu’on ne voit même plus la ligne d’où on s’est mis en chemin.

Philip Seymour… Un acteur qui au détour d’un film où il n’a pas le rôle principal, vous en met plein la gueule tant il est juste, tant il bouffe ses partenaires. De films en films, il sait être un caméléon ( oui… camé…le léon… hélas…) enfilant la couleur du rôle: méchant, ambigu, pathétique, génial, rigolard. Oui, vous l’avez vu dans Big Lebowski, dans le Stratège entre amitié et magouille avec Brad Pitt, dans Mission Impossible, dans les marches du pouvoir, dans et surtout Truman Capote et dans Good morning England directeur de radio Libre. Libre trop libre pour les bien pensants. Overdosé, Philip Seymour. Il commençait à prendre sa place dans mes références ciné. J’étais en colère, saisi d’ incompréhension avec cette envie de dire  » Pauvre Con ! « … comme à un ami qui s’est suicidé sans vous avoir demandé de l’aide et qui vous laisse alors que vous étiez certain que le meilleur de lui-même était devant lui. Ah…c’est pas facile la célébrité, ai je entendu dire. La célébrité ne vous tombe pas dessus, quelque part elle est recherchée. Et si elle vous fait un jour briller pour projeter quelques poussières d’étoiles sur nous, les anonymes, ce n’est pas un hasard. Elle a été créée pour nous faire rêver, pour nous faire croire que nous sommes tous un peu des étoiles pour autrui. Nous aimons les étoiles, parce qu’elles nous maintiennent en vie, la tête en l’air dans l’univers incommensurable. J’ai écrit ça dans mes Rencontres Etoilées, et j’y crois encore. Alors quand une étoile s’éteint volontairement, quand la lumière est ternie par le sang, il n’ y a pas d’excuses; juste une injustice, une terrible injustice de nous laisser dans la pénombre car de nous avoir fait croire au  rêve et de nous l’avoir retiré sans nous prévenir, c’est dégueulasse.

Pete, François, Philip Seymour, Christophe et d’autres que je cite à la fin de billet… étaient une partie de moi, je suis un puzzle de tous ceux-là, de toutes celles-là qui de près ou loin sont passés dans ma vie. Quand une étoile s’éteint, c’est un peu de votre moi qui s’effrite, qui se désagrège, qui disparaît.  Il reste une trace certes, mais la question se pose comme l’aurait chanté Woody Guthrie et Pete Seeger, tout comme ils nous manquent: Will you miss me when I’m gone…

Albert Labbouz pour Desespoir Production. 4 février 2014

Pour: Victor Gozlan, Jean Pierre Lévy, Joelle Lamini, Didier Falgas, Lionel Lebrun, Brigitte Rodriguez, Jean Yves Boutéraon, Patrick Benkemoun, Annie R., Désirée G.,  Georges Brassens, Philippe Léotard, Léo Ferré, Charles Bukowski, James Gandolfini, Coluche, François Béranger, François Truffaut, Federico Fellini, Jean Eustache,  Amy Winehouse, Nelson Mandela, Lou Reed, Willy De ville… Mon père, Mon Grand Père…

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Un commentaire pour Quand une étoile s’éteint…

  1. Boutéraon dit :

    Bonjour Albert, je suis Aurélien , le plus grand des fils de Jean Yves.
    J ‘aimerai pouvoir vous rencontrer, je sais qui vous êtes.
    Vous pouvez me contacter via Facebook.
    Tapez simplement Aurélien Boutéraon.

    Cordialement.

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