DEVENIR UN PERSONNAGE… pose des problèmes avec sa réalité.

ÉCRIRE… tout le monde écrit… Tout le monde peut écrire… je veux dire écrire des histoires… Moi depuis très longtemps… Ce sont mes histoires que j’écris… Mes histoires d’enfance, mes histoires de rencontres, mes histoires d’amour. Ce sont mes histoires, mais dès qu’elles prennent forme sous la plume, sous l’ordi maintenant… Elles mutent. Ce ne sont plus mes histoires. Ce sont des histoires qui auraient pu être les vôtres, qui deviennent les vôtres. Ce sont des histoires qui vous regardent comme je vous regarde pour écrire ces histoires. Je vais piocher dans ce que je crois connaître un peu… c’est à dire moi. Moi avec les autres, moi avec mon passé, moi avec ma vie. C’est mon matériau. Et je m’écris pour qu’à votre lecture je sois autre et plus vraiment moi. Et ceux qui m’entourent et qui figurent dans ces histoires, ne sont pas ceux qui ont vécu les histoires avec moi. Certes ils ont le contour de ceux qui dans une réalité morte ont traversé ces histoires, mais ce ne sont plus eux. Pour moi qui écris, en tous cas, ils sont devenus des personnages. Alors… Quand ces êtres qu’ils ont été lisent dans un de mes livres les personnages qu’ils sont devenus, très souvent, ils ne se reconnaissent pas, enfin, oui, ils se reconnaissent mais ils se dénient. Ils m’en veulent. Ils se fâchent. Ils n’ont jamais été tels que je les ai écrit. À leurs yeux, ils ressentent cela comme une trahison, j’ai déformé, je mens, ils sous entendent que j’ai des comptes à régler en les faisant devenir personnages.

ÉCRIRE en flirtant avec la réalité est dangereux … Je le constate. L’auto-fiction ne devient fiction pure que si de parfaits inconnus à des lieues de vous, vous lisent. Dans ce que j’écris, je distorsionne mes personnages, je les fais vivre plus que ce qu’ils ont vécu. La base est vraie… mais le prisme de mon écriture les pousse à bout. En les écrivant, c’est moi que je malmène. Ce qu’ils deviennent, c’est un peu de moi qu’ils sont. Ce n’est que de l’écriture. Et même si comme le disait Blaise Cendrars : « l’écriture c’est vache, ça salit tout. »

D’une manière un peu prétentieuse, je pourrais dire c’est de la littérature. C’est faux parce que c’est presque vrai. Comme disait Jean Cocteau : »je suis un menteur qui dit la vérité… » Je n’écris ni pour être beau, ni pour caresser mes personnages dans le sens du poil en prétendant que les modèles qui m’ont permis de les créer étaient parfaits psychiquement. Je ne pense pas savoir ou pouvoir écrire de la littérature lisse, jolie à la Marc Lévy. Mes personnages naissent d’une fêlure, d’une blessure, d’un hiatus. Le personnage que je deviens dans mes livres n’est pas un héros forcément sympa. Ce n’est pas un héros tout court. Ce n’est pas un modèle non plus. Je ne m’enjolive pas. Je ne suis pas condescendant, sympathique avec ce que je fus dans mon enfance, dans mon passé. Mes personnages non plus, même si j’ai pour eux une tendresse certaine. Certains de mes modèles qui deviendront des personnages, offusqués sous entendent que je n’aurais non seulement pas dû écrire ce que je relate, mais que d’abord, ce n’est pas vrai et, ambivalence quand tu nous tiens, et si « mes proches, famille, enfants… venaient à lire ça … ! » D’autant que les patronymes ne sont pas mentionnés et que les prénoms s’ils n’ont pas été changés, sont des prénoms portés par des milliers d’êtres. Des Michèle, des Michel, des Marianne, des Brigitte, des Jean Yves, des Lionel, des Alain, des Sylviane, des Nicole, des Daniel, des Albert, des Théo, des Bruno, des Patrick, des Andréas et même des Fabien … Il en existe des légions de par le monde… Non ? Le plus ambigu reste… «Non … ce n’est pas moi.» Alors ? Pourquoi se plaindre si ce n’est pas vous ? Nous y voilà, renier ce que nous avons été, ce que nous avons vécu est le sentiment qui domine. Ne pas vouloir voir ses mystères Hyde, ses zones d’ombres qui ont forgé ce que nous sommes devenus. Ne laisser vivre que son moi idéal, voilà ce que veulent les modèles réels de mes personnages. Mettre son amnésie en étendard. Voilà, en réalité ce qui m’a été reproché par des ex-ami(e)s et même parfois par de la famille… « Tu n’avais pas le droit …» Le droit de quoi ? D’écrire ? De ne pas me censurer ? Je devais m’auto-censurer ? Écrire… doit passer par la demande d’une permission à ses personnages ou  à qui figurera dans l’écriture ?

Il m’a été dit une fois après la publication de Rencontres étoilées, par sa maman, qu’un personnage que j’avais connu enfant et devenu célèbre depuis, n’était pas l’enfant triste que je décrivais. Certes, peut-être, mais je n’avais écrit que mon ressenti de l’époque vis à vis de cet enfant. Ma vision… Il m’a été dit aussi toujours dans Rencontres étoilées par un personnage féminin au centre d’une rencontre importante permise grâce à elle, qu’en la décrivant ainsi, je la faisais passer pour une s…, incapable de ne transmettre autre chose que des morpions ? Alors, que quelques lignes plus haut, je la décrivais comme une intellectuelle, tendre sensible et qui m’avait apporté beaucoup. Elle n’avait vue que l’anecdotique de la rencontre, et focalisé hélas, que sur le jeu de mots fait avec le mot: vers et qui concluait la rencontre étoilée.

Quelqu’un de ma famille me faisait le reproche dans Jardins à L’algérienne de sous entendre qu’un de mes oncles n’avait pas été généreux avec les personnages de mes parents … Encore un qui avait mal lu, l’hommage en pointillé que je rendais à toute ma famille dans tout le livre. Toujours dans Jardins à L’algérienne, la dernière compagne d’un de mes oncles me dit texto un jour au téléphone, alors que je désirais voir mon oncle avant qu’il ne meure, que je ne lui avais pas fait de cadeau à mon tonton, dans mon livre. Cette punaise ne savait sans doute pas lire car tous les chapitres concernant cet oncle aimé et sa femme d’alors, ma tante, même si mes lignes étaient mordantes, elles n’offraient que la vision sans discernement d’un gosse capricieux de 8 ans en 1962, mais cette dernière compagne de mon oncle avait bien sûr occulté toutes les phrases de tendresse et de remerciements, de gratitude que je leur témoignais par roman interposé pour m’avoir ouvert à la France, sa richesse, sa culture et sa générosité.

Dernier reproche en date, un personnage de «  D’être libres, un jour, mon amour… ». Un des modèles du personnage du roman, me dit qu’il n’avait pas aimé mon livre (c’est son droit le plus strict) et qu’il l’avait jeté à la poubelle après lecture, car il ne voulait pas que ses enfants, sa femme ou sa famille ne tombe dessus et lise le chapitre que je lui avais consacré, car il me disait que je n’avais aucune considération pour lui et pour ses parents dont je parle un peu dans le livre. Je fus carrément surpris même si je n’en laissais rien paraître, car ce personnage je l’avais construit en le voulant fraternel, sympathique, plein d’humour, malgré ses fêlures, ses excès de l’époque dans les années 70. C’était mon pote, je dois le dire au moins deux ou trois fois dans le bouquin, que je l’aime bien malgré certains travers dont peut être il s’est défait en vieillissant… Je l’avais créé sur la base de ce que je savais de lui à l’époque et qu’il donnait à voir. Son père, mot pour mot est décrit comme un homme goguenard, sympathique, généreux, cultivé, de gauche et prolétaire au meilleur du sens du terme. Sa mère y est décrite comme une femme extrêmement belle, très fière et suscitant la jalousie des autres mères et le fantasme des adolescents comme dans un film de teenagers américains. Quoi de négatif là dedans ou de traumatisant ? C’est ma vision, so what ? ça aurait pu traumatiser sa descendance à mon pote ?  Ils auraient été choqués d’apprendre que leur grand mère jeune femme faisait fantasmer des cohortes d’ados de cette commune prolétarienne ? Qu’auraient ils découvert de  leur père adolescent ? Que comme des millions d’ados de par les siècles et le monde, il avait fait des conneries et n’avait pas été bien dans sa peau lors de son passage à l’adulte ? Tss… Tss… allons… allons…

C’est mon écriture, non ? Je pars d’une base réelle et j’écris à ma sauce, avec mon regard. Je n’empêche personne d’écrire sur moi avec son propre regard, son ressenti. Dans mes écrits, je ne me fais pas de cadeau, particulièrement dans « D’être libres, un jour, mon amour… » où j’ai voulu écrire sur le tsunami de l’adolescence, sur les excès de cette période des années70 où prédominait le sexe, la drogue et le rock and Roll. Je me dépeints moi-même, hypocondriaque, caractériel, écorché vif, déboussolé… Sur les fondations de mon adolescence de 1975, j’ai créé ce personnage qui a le même prénom que moi. Me voilà devenu « canada dry », le goût et la couleur d’Albert,  mais plus Albert.  Je est devenu autre. Personnage de roman … Mes enfants et ma famille en seront ils traumatisés ?  J’ai voulu y décrire plusieurs adolescent(e)s, abimé(e)s, angoissé(e)s pour leur futur, en rupture avec leurs parents et la société, à la recherche de l’amour, de l’évasion, et plus encore… Des adolescent(e)s, de jeunes adultes, très cons parfois aussi…

Dans mes trois livres publiés chez Grrrart-éditions, j’écris sur le passé que j’ai traversé avec la même optique que Proust ou Modiano ou Bukowski (sans vouloir me comparer à eux, ni même prétendre rivaliser…). Pagnol avait cette démarche aussi dans la gloire de mon père et le château de ma mère. Je veux éclairer le présent en essayant de comprendre mon passé. Enfin… tant que j’écrirai en regardant dans le rétroviseur.

Que pourrait dire feu mon père disparu depuis 1989, s’il pouvait lire et si je le termine un jour, du personnage que je vais en faire en écrivant sur ses sept ans d’armée et de captivité pendant la deuxième guerre mondiale ?

Qui saura dire quel est le modèle de Laurence, le personnage de mon prochain roman:  « Une femme banale… » tant elle est la somme très complexe de plusieurs femmes, croisées ou connues… ?

Banalité… Écrire n’est pas une mince affaire en soi. Lire en est une autre. Je sais, tous ceux qui écrivent le savent, autant de lecteurs, autant de lectures différentes, d’appréciations, de critiques différentes, d’engouements ou de dégoûts différents.  Moi aussi je n’ai pas fini de lire certains livres qui me sont tombés des mains. Moi aussi, j’en ai voulu à certains auteurs admirés d’avoir été plus «  faibles », ou même nuls, dans certains livres.

La seule réserve argumentaire que je peux comprendre, c’est qu’il ne doit pas être aisé de se retrouver dans un livre et d’avoir la distance nécessaire pour comprendre et admettre que devenir un personnage efface la réalité de ce que nous pensons être. Mais je continue de penser que les grandes œuvres n’existent que quand elles ne suscitent pas l’indifférence ou l’ennui.

Copyright ALBERT LABBOUZ pour Desespoir productions…

JANVIER 2017

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