Souvenirs… Souvenirs… ( « rigole mon gars »… mon clin d’oeil à Johnny…)

UNE RENCONTRE ETOILÉE RATÉE

JOHNNY HALLYDAY

 Peut-être le JEUDI 1 er MAI 1969 …

DUGNY- PORTE DE VERSAILLES: Palais des sports

 J’étais en Troisième dans un Collège d’enseignement général. C’était un début d’adolescence. Oui en ce temps là l’adolescence commençait vers 15 ans, à peu près. De nos jours… Les ados parfois ont à peine dix ans… Nous les ados de la fin des année 60, on était encore à guetter les interdits, l’érotisme, le désir, un bout de sein dans des LUI pudiques ou des films comme La piscine ou les damnés, la fiancée du Pirate, Macadam Cow-boy ou même ma Ma nuit chez Maud pour les plus intellosMoi, déjà en prise avec mon Œdipe, je laissais ma révolte grandir et les conflits naitre avec mon père. Musicalement, je le poussais à bout en écoutant sur mon électrophone : Honky tonk women, Whole lotta Love, Im free, she cames in to the bathroom window, come tohether , Fortunate son, Born on the bayou, Let’s the sunshine et déjà Bird on the wire[1] pour la musique anglo-saxonne et pour les français mon goût était irrémédiablement JOHNNY HALLYDAY qui était mon idole secrète car je ne le disais pas à mes copains de peur qu’ils se foutent de ma gueule, car aimer Johnny pour un ado boutonneux bien élevé au duvet de moustache naissante en ces années n’était réservé qu’aux prolos, au fils d’ouvriers, aux blousons noirs, aux rebelles sans cause, voir un ex taulard. Et moi, pour mes copains, j’étais tout sauf un rebelle sans cause ou un voyou. Mais oui… Mais oui… Dans ma commune, c’était comme ça. J’étais perçu comme un premier de la classe sympa et rapatrié d’Algérie. Je ne pouvais pas être un gosse qui aime Johnny. Seul Jacky mon copain de F.E.O[2] avait le droit d’aimer Johnny… Mes copains écoutaient du rock and roll, Ummagumma des Pink Floyd et Zager et Evans qui chantaient in the year 2525

Pourtant j’aimais Johnny depuis longtemps. Depuis que mon Frère à Oran avait acheté un 33 tours : Johnny Hallyday et ses fans au festival du Rock and Roll en 1961. On le voyait sur la pochette en costume lamé en Noir et blanc guitare électrique demi caisse dans le dos, pointer un doigt vers la foule, en sueur et le micro en équilibre à deux doigts de tomber dans la fosse où des loulous en chemises noires à pois debout devant leurs fauteuils photographiés bouche ouverte sur le recto du 33 tours, devaient hurler en chantant avec l’idole hystérique de 18 ans : Depuis qu’ma môme, souvenirs souvenirs, une boum chez John ou l’incontournable Kili watch aux paroles incompréhensibles. En Algérie mon père avait interdit à mon frère d’écouter ce disque en sa présence. Le disque avait quand même traversé la Méditerranée comme tous les rapatriés de cette foutue guerre d’Algérie et pour braver les interdictions de mon père, je l’écoutais à plein volume, porte fermée dans ma chambre. Le plein volume devrait faire rire tout ceux qui de nos jours ont des amplis HDD Dolby ou des barres de son de plus 300 watts. Il n’empêche, Johnny était et devenait mon porte parole rock and roll de ma crise d’adolescence. Je confectionnais même une sorte de journal dans un grand cahier 21 x 29,7 où je collais toutes les photos, articles que je glanais dans les Télé 7 jours, les Paris-Match, des journaux divers, des mensuels hétéroclites, des Elle, et tous les salut les copains bien sûr, les France-Dimanche, les Ici Paris… Je recopiais aussi les paroles de chansons… C’était une sorte de journal intime où Johnny me servait un peu de bouclier, de paravent. Nous étions en 69 et depuis 7 ans en France. Sur mon électrophone stéréo à présent passait en boucle le dernier 33 de Johnny intitulé Voyage au pays des vivants. Le Rock and Roll de Johnny était plus agressif, plus rageur fini la voix à la Elvis une voix d’ange comparée aux râles douloureux agressifs mais néanmoins musicaux que balançaient Johnny dans des chansons comme Rivière ouvre ton lit, ou voyage aux pays des vivants :

« … Je ne recommencerais jamais ce j’ai fait… »

et surtout l’autobiographique oedipienne : je suis né dans la rue. On était plutôt sur un versant Led Zeppelin plutôt que Buddy Holly… Je n’étais pas tellement au fait du chemin parcouru en sept ans par l’idole mais il se murmurait que Johnny ne buvait pas que du Coca et ne fumait pas que des Marlboro de Cow-Boy. Moi ça m’allait et sur la pochette, son visage avec cette barbe rousse sur une chevelure ceinte d’un bandeau noir, me faisait penser au masque mortuaire d’or d’Agagmemnon qui somme toute cadrait bien avec le titre de l’album VOYAGE aux PAYS DES VIVANTS. D’ailleurs, moi aussi je commençais à me laisser pousser la barbe et mon père ne me tarabustait plus pour que j’aille chez le coiffeur deux fois par mois. Et c’est vers cette époque que je me suis dit que je verrais bien mon idole sur scène. Il préparait un spectacle au Palais des Sports, quelque chose d’inédit, d’incroyable de jamais vu. Il y aurait sur scène un ring de boxe sur lequel Johnny boxerait vraiment, un vrai combat, des acrobates, de la pyrotechnique : feux d’artifices et tout et tout et même des danseuses à moitié à poil. La comédie musicale Hair où au final toute la troupe, hommes et femmes, terminait nue avait du quelque peu influencé l’artiste et les concepteurs du spectacle à venir. Fallait que je voie ça. J’ai donc commencé à tarabuster mes parents qui en quelques phrases réglèrent la question, mon père surtout :

« Hors de question… D’abord, hors de question que tu y ailles seul, hors de question que quelqu’un de la famille, même ton frère, t’accompagne. Hors de question de mettre plus de 1000 anciens francs[3] pour voir un abruti qui se roule par terre en hurlant pour savoir si quelqu’un l’aime ici ce soir… en prétendant chanter…Bref… Hors de question… On (c’est mon père qui parle et il inclut toute la famille même si tout la famille, ne pense pas comme lui) supporte déjà assez ses cris sur ton tourne disque à longueur de journée…ça suffit comme ça. L’incident est clos. On n’y reviendra pas. »

Mais à ma façon je suis un têtu, je le relance tous les soirs, jusqu’à limite qu’il pète un câble, mais depuis ce jour-là, où il m’a corrigé de main de maître parce que

Soi-disant une connasse de voisine juive m’avait vu fumer une cigarette près du Prisunic, il contrôle ses pulsions maltraitantes ; peut-être parce que mon grand-père, mort depuis peu, m’avait défendu et lui avait interdit de lever la main sur moi ou sur quiconque de SA famille. Alors, quand je le saoule trop avec mon Johnny, il finit de manger et va se coucher… Et ma mère de dire : «  L’énerve pas, mon fils, il est déjà assez fatigué à cause de son boulot…et de la vie… » Et je réponds : «  OK… mais qui va venir avec moi au Palais des Sports voir Johnny ? Y des matinées le jeudi et le dimanche. »

«  Ecoute… » me dit mon frère,

« trouve toi un copain qui aime bien Johnny aussi, allez y ensemble un jeudi, sans rien lui dire à papa et le soir quand il rentre, tu es là… »

et ma mère rajoute :

« je te paye la place, et même si tu rentres plus tard, je lui dirai que tu es chez Didier pour faire tes devoirs… »

Voilà… j’ai mis tout le monde dans le complot… et ma sœur conclut :

«  Vous ferez la même chose pour moi, si je veux aller voir Adamo ? »

On est en 1969 au printemps. Le plus gros problème qui se pose à moi, c’est que je n’ai jamais voyagé tout seul dans les transports, toujours avec quelqu’un de la famille. Je ne sais pas prendre les bus, le métro et tout ça. Ah… J’étais un drôle d’ado révolté, trop couvé par sa mère, le petit dernier capricieux qui laisse encore son pyjama sous son pantalon quand il fait trop froid. Tu parles d’un rocker, de mes deux… ouais !

Un jour en récréation, j’entends un copain, enfin pas vraiment un copain, un voisin de classe,dirons nous, qui seul dans son coin en triant ses cartes de footballeurs qu’on achète chez le boulanger pour faire des albums, fredonne : Entre mes mains, une chanson que chante Johnny :

« J’ai connu bien des filles, puis j’ai connu la fille… Tout se brise … Entre mes mains …»

 Pour chanter cette chanson, faut connaître JohnnyC’est pas que je t’aime ou Mal…ou même Be Bop a Lula

Le mec il s’appelle Philippe Maimbourg, il habite au Bourget, son père l’amène tous les matins en voiture au C.E.G. C’est un petit gros tout rond, c’est un peu le souffre douleur de P’tit Louis, de Achache et de Laporte et des autres durs de la classe. Ils l’ont surnommé Bouffon, peut-être parce qu’il est vraiment rond de visage et que ses joues rouges font penser à un poupon ou une marionnette. Ils le tarabustent, l’obligent à aller leur chercher des bonbons, ils lui foutent des taloches, des pichenettes juste pour l’entendre renâcler du nez … Et là, Bouffon est tranquille, les durs jouent au foot, sans lui, bien sûr. Et, lui, il chante Entre mes mains de Johnny.

«  T’aime Bien Johnny ? » je lui dis en m’approchant de lui sur le muret où il est assis.

«  Ouais… » Il répond. Juste ouais… rien de plus. Je continue.

«  T’as des disques de Johnny, chez toi ? »

« Ouais… mon père, il les a presque tous. Il travaille chez Phillips dans la Zone industrielle du Bourget. Alors, il peut avoir tous les disques qu’il veut… »

«  Tu mens ? »

«  Non… C’est vrai mon gars… T’as qu’à pas me croire… Je m’en fous… »

«  Tu l’as déjà vu en spectacle Johnny ? »

«  Jamais. Mais j’aimerais bien… »

«  Il passe aux Palais des Sports, à la Porte de Versailles. Tu voudrais pas y aller avec moi ? »

«  Rigole mon gars. »

A cette époque les mômes y disent ça comme ça «  Rigole mon gars.… » aujourd’hui on dirait selon les générations :… un peu mon neveu ! … et comment ! ou, des barres !… Bref ça veut dire oui, mais un oui spécial.

« la semaine prochaine c’est le 1er mai…C’est un jeudi. On y va ? Tu demandes à tes parents. Moi ma mère elle est d’accord, mais je le ferais sans que mon père soit au courant… »

«  Rigole mon gars… » Il le répète et a l’air heureux que je lui propose ça et il ajoute.

«  On dit rien aux autres de la classe d’ac ? »

« OK… t’es déjà allé à Paris tout seul avec les transports. »

«  Bien sûr mon gars… tous les week-end je vais voir ms grands parents dans le 12 ème. Je prends, le bus et le métro et un autre bus. »

«  Alors ? Tu sauras aller Porte de Versailles… »

«  Rigole mon gars… Fastoche… »

«  Écoute on part du matin, on amène des sandwichs et une gourde d’eau. On mange devant le palais des sports, parce qu’il doit y avoir du monde… Alors on sera de bonne heure pour faire la queue et avoir des places …

«  C’est cher, je crois ? »

«  Je pense qu’on peut avoir des places pour moins de 500 Anciens francs[4]… on sera tout en haut mais on verra bien quand même »

Et voilà… le jeudi 1 er mai, après avoir dit à mon père que je passais la journée chez Didier pour faire mes devoirs de maths aux quels je pige que dalle, parce que j’aime pas les maths, je retrouve Bouffon devant l’arrêt de bus du 149, direction Porte de la Villette où on prendra le métro pour aller Porte de Versailles… On doit changer à Montparnasse Bienvenue et prendre la direction Porte de Versailles. Personne ne le connaît sous cet aspect là, mais Bouffon a tout organisé, il connaît le trajet par cœur, le nombre de tickets qu’il faut, le changement… Il a évalué le temps du trajet à 1h 30 / 2h à peu près, 27 arrêts en métro et un peu de marche à pied pour aller au Palais des Sports … C’est pourquoi il nous fait partir vers 10h 30. Il a mis dans son sac de gym, deux sandwichs, un au camembert et l’autre aux rillettes, une bouteille de coca en verre comme celle qu’on sert dans les cafés, des carambars et des malabars. Moi ma mère, elle m’a mis un sandwich au jambon avec du gruyère râpé, un pain au chocolat, deux barres de chocolat Meunier et une banane. Dans une gourde en plastique, elle m’a mis de l’antésite.

Moi je suis Bouffon comme son ombre. Il est dégourdi, il parle beaucoup de ses parents, de ceux qu’il appelle les connards de la classe, de ce qu’il veut faire plus tard : ingénieur en mécanique automobile, il est fou des voitures de courses. Il parle même politique, moi je ne suis pas très bon là dessus. Il admire De Gaulle comme son père et dit que Marchais est un stalinien. Je ne sais pas ce que c’est un Stalinien. Mais j’arrive à lui répondre quand même, que je pense que je suis de gauche… ça le gêne pas… « Y a des communistes sympas… » il répond. « Et c’est la démocratie de ne pas penser tous la même chose et de pouvoir le dire. » Et puis on revient parler chansons… je lui dis que j’aime bien Johnny, mais que j’aime aussi Georges Brassens. Je lui dis même qu’il y a un coffret qui sort avec tous les disques de Brassens, mais que c’est trop cher et que je ne pourrais jamais l’avoir. Il répond juste «  je vais voir avec mon père… »

Et puis, ça y est on sort du métro Porte de Versailles. On repère le Palais des Sports, Y a de grands panneaux avec la tête de Johnny.

«  Tu vois on y est…  Qu’est ce que j’avais dit ? On a mis 1h 45… Y a plus qu’à faire la queue… pour les places. »

On regarde bien… Mais on ne voit personne faire la queue. On cherche l’entrée pour prendre des billets. Ma mère m’a donné 600 anciens francs. Bouffon lui il a 1000 anciens francs. Il m’a dit :

« si t’as pas assez je te prête. » et je lui ai répondu :

«  Rigole… mon gars… »

On rentre dans le hall du Palais des sports et on cherche la caisse où on prend les billets. Y a une dame brune avec des cheveux courts qui tricote. C’est Bouffon qui parle :

«  Bonjour Madame… On voudrait voir Johnny Hallyday… »

La femme lève les yeux en continuant de tricoter…

«  C’est pour quand ? »

«  Pour maintenant ! » il dit Bouffon.

«  Maintenant ? Y a pas de représentations … C’est ce soir à 9 heures… seulement… Il reste que des places à 1500 anciens francs. »

«  Mais on nous a dit qu’il y avait des matinées aujourd’hui ? »

«  On vous a dit des bêtises… »

Bon… Réfléchissez un peu… On est à une époque où y a pas internet, pas de Fnac, pas de France Billets… Les infos et tarifs sur les spectacles, théâtres, concerts cinéma, spectacles, musées etc … On ne les a que sur l’Officiel des Spectacles, Bouffon n’a pas pensé à l’acheter pour être sûr de notre escapade pour voir Johnny.

Et Bouffon, il sort à la bonne femme, comme pour la soudoyer…

«  Et Johnny il est là ? On pourrait le voir pour lui dire au moins … ? »

Bizarrement elle ne rit pas, la caissière… et elle répond :

«  Johnny ? À cette heure-ci il doit dormir… »

Il insiste Bouffon et il ajoute…

«  Vous pourrez lui dire que Philippe Maimbourg et son copain Albert, ils ont voulu le voir. Dites lui… Mon père travaille chez Phillips. »

Elle continue à ne pas rire la dame, elle est même tout ce qu’il y a de sérieux

«  Oui… je lui dirai… »

Et Bouffon et moi tout sourire on répond :

«  Merci Madame… vous êtes bien aimable…au revoir… »

On sort. On s’assoit sur les marches.

« Qu’est ce qu’on fait ? » je demande à Bouffon.

«  On va rester un peu en finissant nos sandwichs…Si ça se trouve, il va passer pour venir répéter et on lui dira nous mêmes »

«  Rigole … mon gars… »

copyright Albert Labbouz pour Désespoir Productions Decembre 2017

[1] Dans l’ordre des chansons citées : Rolling stones, Led Zeppelin, Who, Beatles, Creedence Clairwater Revival, Comédie Musical Hair, Leonard Cohen

[2] F.E.O fin d’études Orientées. Nos SEGPA de l’époque .

[3] 1000 anciens francs soit 100 francs… soit 15 euros… On est en 69… et 1000 anciens francs c’est cher.

[4] 500 anciens francs soit 50 francs soit… 7,50 euros.

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